L’inconscient philosophique

Cette étude sur la philosophie en Europe, qui brosse un tableau de dix-neuf philosophies nationales présentées par des commentateurs locaux (et complété par quelques articles généraux d’objet et d’intérêt divers), se trouve être un bel instrument pour mesurer les obstacles à une pensée ‘sans frontières’. Elle se prête, par exemple, à comparer l’état actuel d’une tradition philosophique largement connue mais difficile d’accès, comme la tradition française, avec celui d’une tradition beaucoup moins connue mais très accessible, comme la tradition néerlandaise. Que cache le mot ‘philosophie’ dans deux pays aux histoires culturelles si différentes?

Le philosophe D. Janicaud, auteur de l’article sur la France, fait défiler sur quarante pages un grand nombre de noms propres et de concepts qui ont eu cours parmi les philosophes français ces quinze dernières années. Janicaud essaie d’y circonscrire une ‘rationalité plurielle’, mot-parapluie pour désigner la diversité des pratiques philosophiques et l’impossibilité d’un métalangage philosophique unique. Dans tous les débats résumés et critiqués à grande vitesse, ce qui frappe peut-être le plus est le caractère codé du langage employé, notamment par le biais de nombreuses références en clin d’oeil, par un jeu permanent de raccourcis et de sous-entendus éminemment locaux. À moins d’être vous-même philosophe français, donc déjà familier de l’histoire-même que ce panorama prétend éclairer, le sens de ces références est voué à vous échapper en plus ou moins grande partie. Comme si l’auteur avait voulu prouver que, même si elle est de plus en plus fragmentée et pluriforme, la philosophie est encore, du moins en France, une discipline difficile, exigeant une rhetorique précieuse, supposant une érudition rare.

Quel soulagement alors quand on se tourne vers le chapitre sur la Hollande! En neuf pages à peine, le philosophe G. Nuchelmans dresse un aperçu clair et comlet de toutes les institutions, associations, colloques et revues qui, aux Pays-Bas, s’occupent de la défense et de la conservation de la pensée philosophique. En outre, Nuchelmans donne les références utiles pour ceux qui voudraient creuser plus en profondeur l’histoire de la sémiotique hollandaise, l’accueil de Husserl en Hollande ou l’évolution récente de la logique et la philosophie des sciences. Ce n’est que vers la fin de l’article qu’on commence à se poser des questions: mais de quoi est-ce que les philosophes débattend en Hollande? Et d’abord, y existe-t-il quelque chose comme un débat? Le lieu commun est donc vrai? La philosophie néerlandaise se contente-t-elle d’archiver, de résumer, de commenter et d’enseigner ce que d’autres philosophes en d’autres pays ont inventé? L’éloquence forcenée de Janicaud, qui cherche à imposer une image du philosophe comme conquérant conceptuel, semble ici se retourner en son contraire, l’esprit de comptabilité de Nuchelmans, représentatif d’une philosophie de la prudence et de la pruderie, qu’on aurait presqu’envie d’appeler ‘calviniste’.

On aurait donc, d’un côté, une philosophie esthétisante, volontiers mondaine mais par moments passsablement hermétique, et, de l’autre, une philosophie sobrement professionelle mais exégétique et renfermée dans son rôle de servante de la science, ancilla scientiae. Si cette image des différences entre les deux traditions nationales est caricaturale, il n’empêche que la juxtaposition-même de ces textes ne saurait mieux dévoiler l’incompatibilité de leur problématique, c’est-à-dire les contraintes et les pressions que l’inconscient national collectif et l’univers intellectuel local exercent sur ces tentatives pour dépasser les frontières et s’adresser au forum international. Si les rédacteurs osent garder ‘l’espoir que les points de vue en conflit puissent faire l’objet d’un dialogue rationnel basé sur le difficile effort de reconnaître les présupposés de l’autre’, il semble, d’après ce volume, que pour dialoguer ‘sans frontières’, les philosophes devraient porter ce difficile effort d’abord et avant tout sur eux-mêmes, et qu’il implique une historicisation de la discipline que les inventaires nationaux, ici offerts à l’incompréhension mutuelle, ne sont pas vraiment en mesure de produire.

  • [R. Klibansky, D.Pears (éd), La philosophie en Europe, Gallimard, 1993]

[Liber, Revue européenne des livres, no 17, mars 1994, © Rokus Hofstede]

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