Bruno Latour: repenser en langue

[…] Ici, je voudrais insister sur une difficulté propre à la traduction du français en néerlandais qui dans les présentes conférences latouriennes nous place devant un défi continu, concernant notamment le traitement de la phrase, de la façon de dire et de penser d’une langue à l’autre, où se présente une différence essentielle entre d’une part les langues romanes mais aussi l’anglais, et d’autre part le néerlandais et l’allemand (pour faire court, et même si le phénomène est donc plus large que ça, je présenterai la question comme une opposition FR – NL). En français, par exemple dans cette même phrase que je suis en train de produire, le sujet et le verbe se mettent généralement plus ou moins en tête de la phrase, et cela également dans la phrase subordonnée, ce qui a le mérite d’être extrêmement clair, car le sujet et le verbe contiennent quand même le cœur de la phrase. En néerlandais par contre, il n’y a pas mal de types de phrases où le verbe se place tout à la fin de la phrase. C’est notamment le cas dans chaque phrase subordonnée, où le verbe se place souvent en dernier, et en tout cas derrière son objet direct et indirect (ce qui implique que, plus l’écrivain excelle dans une écriture classique et périodique, de longue haleine, épuisant toutes les possibilités de la syntaxe pour exprimer les finesses de sa pensée complexe, plus le problème de la clarté du rendu interpellera le traducteur néerlandais). Parmi les solutions qui s’offrent au traducteur, nommons la paraphrase du verbe – car, dans le cas d’un verbe exigeant un complément prépositionnel, le verbe se met toujours avant ce complément –, ou la juxtaposition d’une phrase originalement subordonnée. Un deuxième écart récurrent entre l’usage néerlandais des verbes et celui du français, concerne tous les cas où il y a un conditionnel, un futur, un passé composé ainsi de suite : là, en néerlandais, on éparpille pour ainsi dire le verbe (comme on le fait d’ailleurs aussi, mais de façon bien plus limitée, en français): on utilise un verbe auxiliaire qui, dans la phrase indépendante ou principale au moins, se place à proximité du sujet, plus ou moins au début de la phrase, mais puis, pour avoir des précisions exactes sur l’action en question, le lecteur ou l’interlocuteur néerlandais (contrairement à son homologue français) doit attendre, dans le pire des cas infiniment, l’infinitif, qui, enfin, ne suit qu’à la fin.

Il me plairait de savoir comment cette divergence spécifique linguistique s’est installée au cours des temps, ce qui doit être le secret d’une discipline fort rare et, pour autant que je sache, peu populaire, à savoir la grammaire historique comparée ; en tout cas, il y a là, je le crois, une différence fondamentale, qui sans aucun doute facilite l’abstraction française, ou anglaise, car encore une fois, une fois donnés le sujet et le verbe, on est déjà fort avancé dans l’orientation de la phrase, tandis qu’en néerlandais, on a besoin de préciser le plus directement et promptement possible la personne qui concentre, qui exécute l’action, pour savoir un peu où on en est et où on va. Le néerlandais est une langue dans laquelle la personne joue un rôle beaucoup plus actif, indicateur, prépondérant, pivot au niveau de la phrase. Le sujet est l’aiguille de la phrase. Le français a par ailleurs bien d’autres caractéristiques qui facilitent le développement et la compréhension d’une pensée enchaînant les idées et qui promeuvent la fluidité de l’énoncé, mais sur lesquels je passe ici. Conséquence : en traduisant le français, le néerlandophone n’a guère l’occasion de faire des calques sur le texte-source, il doit radicalement repenser la phrase, tout en restant dans la même tonalité et le même registre stylistique ; il faut donc repenser en langue. C’est une question de redistribution de l’information, à point nommé, dans le naturel de la langue-cible, en dans le respect des accents du texte source.

Petite particularité du français qui spécialement dans le cas de ce livre demande notre vigilance, c’est le fait que le français, surtout dans le langage parlé – qu’emploie ici Bruno Latour pour garder le caractère des conférences initiales – utilise très souvent le pronom impersonnel « on ». La traduction type, la traduction du dictionnaire, c’est ‘men’, étymologiquement proche de ‘man’ et de ‘mens’ – mot formel, un peu vieux jeu, plutôt à éviter dans ce genre de texte. Cet « on » en langue parlée a souvent la valeur de « nous », mais, attention, comme Bruno Latour est ici un « scientifique sur le sentier de la guerre », il faut se garder de l’identifier erronément à ses ennemis.

Autre conséquence typique de l’utilisation du français quotidien, c’est l’abondance de la périphrase emphatique, de type « c’est cela précisément qui pose problème », ou, sous une forme plus poussée encore, plus écrite il est vrai, la formule « si j’ai voulu comparer brièvement ces trois exemples, c’est pour faire ressentir l’abîme qui sépare etc  ». Là, c’est chose délicate : d’un côté cette formule est très prisée par Bruno Latour, elle lui vient sans doute fort spontanément et est d’ailleurs très idiomatique pour le français, mais de l’autre côté, ce n’est pas pour rien que Bruno Latour se l’approprie volontiers, car, si l’on y réfléchit, cette construction est particulièrement rhétorique aussi : puisque le fait présenté sous forme d’hypothèse (« si j’ai voulu comparer ») s’avère en réalité un indéniable matter of fact, cela renforce ou tend à renforcer l’argumentation. Là, nous avons décidé de résoudre la question au cas par cas, contrairement à une autre formule favorite, « tout se passe comme si », où nous nous sommes décidés pour une traduction strictement uniforme.

Ce problème de consistance, de rigueur et d’uniformité se pose bien sûr par excellence au niveau terminologique au sens strict. Bruno Latour utilise un système conceptuel très cohérent – éclectique, hétérogène, non exempt de néologismes, mais néanmoins très consistant –, mélange très personnel, dont il met en général les mots-clés en italique. Pour le traducteur, il s’agit bien sûr de choisir les équivalents techniquement corrects et adéquats et acceptés, mais à part cela, il y a d’autres questions à prendre en compte. Par exemple, Bruno Latour, en tant que penseur français, utilise très souvent des mots de racine latine, qui, en français, sont assez courants, guère trop marqués. On peut certes choisir l’équivalent latinisant en néerlandais aussi, mais cela ne va pas de soi : un tel choix « rehausse » le niveau du texte, le rend plus érudit etc., car généralement il s’agit de mots ayant un synonyme de racine germanique  plus commun en néerlandais ; comparé au français, on risque donc d’agrandir la distance avec le côté langage parlé.

Un problème lexical qui se pose tout autant chez les écrivains littéraires privilégiant les motifs et les variations, c’est que le champ sémantique des mots ne se recoupe pas exactement de langue en langue, bien sûr. Ce problème s’accentue dans les cas où Bruno Latour travaille avec des clusters, des grappes de mots homonymes (par exemple, « la Terre » avec majuscule, en néerlandais ‘de Aarde’ ; « la terre » avec minuscule, en néerlandais ‘grond’ ; « les terres » au pluriel, en néerlandais ‘land, gebied’ ; « le territoire », en néerlandais, heureusement, ‘het territorium’, puis encore « la terreur », en néerlandais ‘schrik’ mais par bonheur aussi « terreur » – on n’a donc, en néerlandais, plus tout à fait ce même cluster) ou lorsque Bruno Latour se prend à jouer sur les mots, parfois voire souvent sur des mots-clés. Au dernier chapitre par exemple il parle de la « partie prenante » au sens contractuel d’une partie intéressée, puis il se met à philosopher sur l’élément « part » dans partie, et sur l’acte de « prendre » de la partie prenante, et de « tenir » sa part. De même, il établit une relation entre « objet », « objectif » et « objecter » : il pense vraiment dans et à partir de sa langue. Il y a tout un chapitre, le sixième, sur « la fin des temps » versus « le temps de la fin » ; or, la traduction littérale de « la fin des temps », notamment ‘het einde der tijden’ (confer ‘Zeitenende’) est en néerlandais, au sens théologique, synonyme de la traduction littérale « du temps de la fin », pris en un mot composé, notamment ‘eindtijd’ (‘Endzeit’). Et last but not least, l’image centrale du titre, « face à Gaia », se maintient et se décline durant tout le livre, à partir de l’image personnelle fondateur en quelque sorte, celle de la danseuse fuyant en pas arrière, jusqu’aux « devant Gaia », « faire face à Gaia », « cela nous regarde » pointant la lecture.

Bruno Latour est un penseur très sensible au langage, aux mots, à l’histoire des mots. Nombreuses sont les références aux racines étymologiques souvent grecques des mots, et bien sûr à la mythologie grecque de la déesse Gè. L’auteur Latour puise dans le grand réservoir d’images historiques. Il y a chez lui un enchevêtrement très particulier, presque vertigineux entre le global, l’érudition englobante (de toute veine et de toute discipline, sciences, philosophies, littératures, bédé, théologies séculaires), et le quotidien, la position hic et nunc, de laquelle il tire, là aussi, des métaphores magnifiques, comme celle comparant notre situation à nous tous actuelle à celle d’une maison en flammes, dont les habitants ne se demanderont pas en traînant sur le palier si les pompiers ont soit 90 % soit 95% raison de nous sauver de l’incendie. Ce côté très concret contribue à véhiculer l’idée d’urgence du livre, conférant aux longs méandres des phrases un souffle et un rythme très vifs et dynamiques, et amenant parfois aussi une certaine hâte et occasionnellement même négligence dans le phrasé ou dans les références, des sauts tant soi peu illogiques dans l’utilisation des « autres » et des « ils ». Même opposition pour ainsi dire, s’opère dans un parler frôlant les petites absolutisations du quotidien, avec abondance des « tout » et des  « toujours » et des « jamais », nuancé certes de nombreuses parfois doubles litotes, et de l’autre côté la force tout à fait persuasive et rhétorique d’un appareil de notes bourré d’articles de par tout le monde et d’œuvres de tous les temps.

Cette même urgence, activisme d’une pensée en action, fait aussi que le livre que nous traduisons n’est déjà plus la bonne version, et que nous sommes censés procéder à une finalisation sur base de la traduction anglaise en voie de paraître, ce qui suppose un travail laborieux de collation qui ne relève, stricto sensu, pas du travail du traducteur. Heureusement, l’auteur se montre sensible à cette question, en nous apportant sa collaboration précieuse sur ce point.

Je crois que le texte cible a entretemps pris un aspect fort solide. Pour faire une traduction de base, on a alterné les chapitres, puis on s’est révisés soigneusement des deux côtés, à l’aide des fonctions Word appropriées, et en construisant une liste terminologique s’allongeant de jour en jour. Le travail restant actuellement à faire se concentrera surtout sur ce problème de finalisation avec la version anglaise, sur l’homogénéisation et la stabilisation de la terminologie, et sur le tranchement des choix pour les jeux de mots élaborés et centraux de caractère littéraire. On est, actuellement, face au temps de la fin.

 

  • Katrien Vandenberghe, contribution [fragments] au colloque Penser en langues – In Sprachen denken, Cerisy-la-Salle / Parijs, 22-26 mai 2017