Portrait: Martin de Haan, activiste de la traduction

Peu de traducteurs sont uniquement traducteurs, beaucoup sont aussi écrivains, blogueurs, critiques… Martin de Haan, président du CEATL et traducteur de Proust, Kundera, Echenoz et Houellebecq en néerlandais est tout cela à la fois, et bien plus encore. Un portrait par Camille Bloomfield.

Paradoxalement, une somme comme La Recherche du temps perdu, loin de faire peur, ne cesse de susciter de nouvelles versions en langue étrangère – chez les plus fous ou les plus passionnés des traducteurs, c’est selon. Nous avions rencontré pour IF Verso Guy Régis, qui s’emploie actuellement à proposer Du côté de chez Swann en créole haïtien. Aujourd’hui, à l’occasion de la parution prochaine du même livre en Hollande, dans une nouvelle traduction par Martin de Haan et Rokus Hofstede, rencontre avec un traducteur engagé et engageant.

Traduction et critique : deux activités inséparables

Déjà locuteur d’allemand et d’anglais, en plus du néerlandais, Martin de Haan a aussi étudié le français pour suivre des études de « littérature générale » (équivalent néérlandais de la « littérature comparée »). À l’Université de Leiden, il a travaillé auprès d’Evert Van der Starre, critique reconnu de l’œuvre de Raymond Queneau, et entamé des recherches sur la structure des recueils poétiques queniens. Mais le milieu académique ne le satisfaisant pas, il s’en est éloigné assez vite pour se tourner vers des formes d’écriture plus libres, telles que l’essai ou la critique, tout en commençant à traduire. D’ailleurs, pour lui, critique et traduction vont de pair : « Il faut avoir un point de vue critique quand on est en train de traduire, et le fait de l’écrire permet d’avoir les idées plus claires sur l’auteur, le style, le contexte… ». Plutôt des formes courtes que de longs essais donc, des écrits « sur le vif », qui autorisent une approche de détail et une légèreté de l’expression. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter Hof/Haan, le blog très riche qu’il tient avec Rokus Hofstede : on y trouve des dossiers entiers d’articles en français et en néerlandais sur tous les auteurs qu’il a traduits.

Fidélité : oui, mais à l’auteur

Martin de Haan, en effet, est de ceux qui ont réussi à « suivre » des auteurs pendant toute une carrière : sa bibliographie compte 6 titres de Milan Kundera, tous les romans de Michel Houellebecq et la presque totalité de ses essais, 4 romans d’Echenoz… Cette fidélité à quelques-uns (qui se double, dans le cas de Kundera, d’une amitié avec l’auteur) lui permet d’approfondir la connaissance de leur œuvre, de multiplier les échanges avec eux pendant la traduction. Par un effet symétrique, cette fidélité permet au lecteur néerlandais d’identifier une « voix » unique pour chacun de ces auteurs et de le « suivre » au fil des publications.

Les rythmes de traduction diffèrent selon les auteurs et selon leur degré de médiatisation. En effet, lorsque le public attend chaque parution comme un événement, il faut être rapide, explique de Haan, « sinon les gens lisent directement la version originale » – c’est le cas pour Houellebecq ou Kundera. Pour Jean Echenoz, un peu plus de délai est possible : la traduction qui est actuellement en cours par de Haan est celle de Des Éclairs, paru en France il y a deux ans. Pour Régis Jauffret, même chose : Univers univers, paru en France en 2005, est encore en cours de traduction.

Quant à la traduction de Proust, elle nécessite des périodes de travail très longues (telle sa résidence au Collège des traducteurs de Looren). Mais pourquoi retraduire cet auteur bien connu du public néerlandais ? C’est une question de lecture, répond-il, ou plutôt, de différence de lecture. En effet, pour la traductrice précédente, « Proust a l’air d’être un auteur du XIXe siècle », tandis que pour lui et son co-traducteur « c’est un auteur moderne ». Quand paraîtra leur version de Du côté de chez Swann, le lectorat néerlandais trouvera donc en rayon deux éditions différentes du même ouvrage : celle de Thérèse Cornips, parue en 2009, et la leur. Ce dont Martin de Haan, avec beaucoup d’élégance, se réjouit – quand bien d’autres le déploreraient. Il reconnaît d’ailleurs la dette qu’il lui doit, et la situation paradoxale dans laquelle les versions précédentes le placent : « J’ai tout le temps ses traductions autour de moi, comme les traductions anglaises et allemandes. Or le plus difficile, c’est de ne pas répéter ce qu’elle a fait quand on voudrait faire la même chose, sinon c’est du plagiat. Le danger n’est donc pas d’imiter l’autre, mais d’être forcé de trouver une autre solution. »

Traduire à quatre mains

L’œuvre de traducteur de Martin de Haan est donc impressionnante. Il faut dire que, contrairement à d’autres, il a un sacré atout : il ne travaille pas seul. Depuis une dizaine d’années en effet, c’est avec Rokus Hofstede, voix néerlandaise de Bourdieu, Cioran, Perec, Ernaux ou Michon, que de Haan réalise ses traductions les plus difficiles. Leur collaboration a commencé avec la co-traduction du roman libertin Point de lendemain de Vivant Denon. Puis, Proust (Sodome et Gomorrhe avec Jan Pieter van der Sterre en 2004, le Contre Sainte-Beuve en 2009), Régis Jauffret (Asile de fous en 2008), Houellebecq et Bernard Henri-Lévy (Ennemis publics, en 2009), Émile Zola (Comment on meurt, en 2011), et maintenant, Proust à nouveau.

Quand on lui demande comment s’organise le travail à quatre mains, Martin de Haan évoque les équipes de traducteurs constituées pour traduire le plus vite possible les best-sellers, mais c’est pour mieux souligner la différence avec sa propre démarche : « comme chacun travaille dans le texte de l’autre, ça prend beaucoup plus de temps que quand on travaille seul. On vise une meilleure qualité ». Dans le tandem, chacun a sa spécialité : Rokus Hofstede a « le sens du bon mot » et se concentre davantage sur le lexique, tandis que de Haan travaille tout particulièrement le niveau de la syntaxe : « je veux que la phrase soit vraiment néerlandaise », dit-il. Idéale répartition des tâches, se dit-on. Et pourtant, ce n’est pas si facile, puisqu’il faut être prêt à recevoir son texte raturé de corrections en rouge, et à « accepter l’avis de l’autre, qui n’est pas toujours l’ultime vérité, mais un point de départ pour la discussion. Une fois qu’on a accepté cela, ça fait plaisir de voir qu’on a été lu attentivement et pris au sérieux ». Cette fréquentation de la tradition, associée à une pratique de l’écriture critique, le conduit d’ailleurs à recommander une posture de lecture propre au texte traduit : « la seule façon d’écrire une chose intelligente sur la traduction, c’est d’essayer de reconstituer les choix du traducteur. Quand une phrase qui semble facile a été traduite de façon surprenante, il faut quitter la lecture au mot à mot, et regarder si ailleurs dans le paragraphe, un son gênant nécessitait une modification plus loin ».

Le CEATL : une force de défense des traducteurs

Avec la pratique de traduction vient aussi l’engagement : au comité de la Société des gens de lettre en Hollande, d’abord, où il représente les traducteurs, et puis au CEATL (Conseil européen des associations de traducteurs littéraires), au moment où il s’installe en France, et dont il est depuis 2008 le Président. Mais le CEATL n’est pas, alors, ce qu’il est devenu depuis : une institution active rassemblant 34 associations dans 28 pays européens, 6 groupes de travail, publiant des rapports sur la situation du métier qui font autorité dans le milieu, et un site Internet riche en ressources (où l’on trouve notamment un code des bons usages important).

Lorsque Martin de Haan arrive en 2005, en même temps que Holger Fock, envoyé par l’Allemagne, les deux constatent que le CEATL ne fait pas grand-chose. Ils créent alors un premier groupe de travail, qui aboutit en décembre 2008 à un rapport de 70 pages, publié en français et en anglais, puis traduit en italien, et intitulé : « Revenus comparés des traducteurs littéraires en Europe ». Fondée sur une enquête envoyée à toutes les associations membres, l’étude permet de dégager des écarts et des points communs entre les différents pays sur plusieurs questions, telles que la définition même du traducteur littéraire, le nombre de traducteurs littéraires « actifs », la proportion des traductions sur l’ensemble des publications annuelles, et surtout : la rémunération des traducteurs, le type de contrat dont ils bénéficient, la possibilité d’obtenir des bourses et des résidences, les protections sociales existantes, etc. Le texte constitue une base d’informations essentielle tant pour les responsables des politiques publiques de la traduction, à qui le rapport permet de se situer à l’échelle européenne, que pour les éditeurs, qui peuvent également se situer sur un marché éditorial au-delà l’échelle nationale ; et surtout, il est capital pour les associations de traducteurs, qui trouvent en cette somme d’informations un outil de défense extrêmement précieux de leurs droits.

Activiste de la traduction, Martin de Haan l’est donc à plus d’un titre : l’exigence qui caractérise son travail sur les textes est la même qui motive son action au CEATL, et la même encore qui le pousse à écrire des articles critiques sur les auteurs qu’il traduit, et à défendre en Hollande une certaine littérature française – c’est une exigence tranquille, mais ferme.

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