Traduire, Houellebecq

On nous dit que les traducteurs font circuler les œuvres.

Certes. Au mois de mars 2015, quittant ma retraite de l’Oberland zurichois avec vue imprenable sur le lac, celui-là même où auraient flotté les cendres de l’architecte Jean-Pierre Martin, pour me rendre au très parisien colloque Auteurs&Co, j’ai fait circuler, bien protégés dans mon sac, deux chefs-d’œuvre de la littérature française. C’est bien en ces termes que je les ai présentés aux auteurs (& co) réunis : « Deux chefs-d’œuvre de la littérature française, Du côté de chez Swann de Marcel Proust et Soumission de Michel Houellebecq. »

C’étaient les deux livres sur lesquels je travaillais à peu près parallèlement, dans ce beau collège de Looren. Traducteur néerlandais de Michel Houellebecq, je le suis également de Milan Kundera, de Jean Echenoz (« Ah, vous traduisez Echenoz, c’est sublime n’est-ce pas ? »), de Régis Jauffret – et donc de Marcel Proust, dont j’espère bien traduire aussi le reste de la Recherche avec mon complice, Rokus Hofstede. Mais… Michel Houellebecq ? Rares sont les Français qui ne me regardent pas d’un œil compatissant en m’entendant prononcer ce nom. Les réactions de la coopérative d’auteurs étaient bien éloquents : grand brouhaha, rires, regards incrédules.

Je ne ressens pas le besoin de défendre Michel Houellebecq. Ayant passé plus de trois ans de ma vie dans ses mots (24/7, rêves inclus), je sais très bien ce que je lui dois – et ce qu’il me doit, car il s’agit bel et bien d’une symbiose : pas de traducteur sans auteur, pas de prix Nobel ni de Mercedes classe C sans traducteur. C’est ça la fameuse circulation des œuvres. Et tout mon discours pendant cette belle rencontre de mars 2015 consistait justement à en dire l’illusion, ou plutôt la complexité. Car contrairement aux livres qu’on fait voyager confortablement à bord du TGV Lyria, ce n’est plus la même œuvre qui circule après le passage de la frontière linguistique qu’opère la traduction. C’est une évidence dont on aime minimiser l’importance en la traitant de mal nécessaire, voire de dommages collatéraux : à la fois ami et Judas (traduttore, traditore !), le traducteur serait alors celui qui permettrait à l’œuvre de circuler malgré tout.

Houellebecq, lui, ne s’y trompe pas : avec l’exactitude qui lui est propre, il m’a un jour estimé la contributioon créative du traducteur à un tiers du résultat final (proportion à retenir dans les prix littéraires couronnant à la fois l’auteur et le traducteur, comme l’IMPAC de Dublin qu’il a eu en 2002 avec Frank Wynne). Reste à savoir en quoi consiste cette contribution. C’est encore Houellebecq qui nous met sur la bonne piste en citant Parménide, dans Les Particules élémentaires : « L’acte de la pensée et l’objet de la pensée se confondent. » Ce qui, mutatis mutandis, s’applique parfaitement à la traduction : l’acte de la traduction et l’objet de la traduction se confondent, chaque traduction créant son original. Eh oui. En tant que système de relations porteur de sens, une œuvre littéraire n’existe que dans l’esprit du lecteur, et donc du traducteur. On ne lit ni ne traduit deux fois la même œuvre.

Loin d’être un sophisme facile, cette maxime positiviste nous aide beaucoup à comprendre le travail intellectuel et esthétique du traducteur littéraire. Pour donner un exemple concret emprunté aux mêmes Particules : afin de pouvoir traduire les poèmes ou chants religieux par lesquels débute et termine le roman, et dont on comprend qu’ils doivent avoir été écrits par un représentant de la nouvelle espèce intelligente créée sous les auspices de Frédéric Hubczejak, il faut d’abord peser les liens ambigus qui lient ces poèmes au New Age décrit et ridiculisé au milieu du livre, à l’épilogue (où il est dit que « la poursuite du Vrai et du Beau, moins stimulée par l’aiguillon de la vanité individuelle, a de fait acquis un caractère moins urgent » pour la nouvelle espèce) et même à la vie réelle de Michel Houellebecq, puisque celui-ci avait déjà publié l’un de ces poèmes dans Le Sens du combat, bien avant la parution du roman. Est-ce que la béatitude de la nouvelle espèce intelligente doit prêter à rire ou rayonner d’une harmonie désirable ? Les deux à la fois, sans doute, mais c’est là mon interprétation. Notons d’ailleurs que l’auteur n’y est pour rien : la machine du sens marche toute seule.

Tout ceci n’est pas pour dire que le traducteur peut faire ce qu’il veut. Mais si fidélité il y a – et il en faut ! –, c’est à sa seule interprétation que le traducteur la doit, dans les deux sens du mot : c’est d’elle qu’elle émane et c’est à elle qu’elle s’adresse. Si traduire Houellebecq n’est pas la même chose que de traduire Proust, ce n’est pas tout simplement parce que Houellebecq n’est pas Proust, mais parce que l’acte de traduire en tant que tel change en permanence, comme un objectif dont on n’arrête pas de régler la mise au point et la profondeur de champ.

Traduire, Houellebecq : deux choses qui ont fait ma vie et mon bonheur depuis bientôt vingt ans. En le traduisant, j’espère surtout avoir réussi cette « ironie à double détente » qu’il évoque dans « Mourir », en parlant de l’influence de son père. J’en vois les traces partout : dans ses romans, dans ses essais, même dans certains poèmes (mais plus rarement). C’est cette ironisation de l’ironie, cette oscillation quasi-permanente entre humour et pathos, qui fait de lui un très grand écrivain européen. N’en déplaise aux Français.

– Paru dans le Cahier de l’Herne consacré à Michel Houellebecq, 2016.